L'habitat participatif à la suédoise, entre liberté individuelle et règles communes

Habiter autrement n° 4   Sommaire

15 novembre 2018ContactLucile Mettetal, Olivier Mandon, Lisa Laurence

Le cohousing suédois est un mode d’habitat communautaire né du mouvement féministe des années soixante, et aujourd'hui porté par l’association Kollektivhus Nu, signifiant « co-habitat maintenant ». Le concept : plusieurs appartements privés se côtoient dans un même immeuble et des salles communes sont partagées et entretenues par tous. Certains immeubles sont réservés aux plus de quarante ans et les enfants y sont interdits, mais la majorité d’entre eux sont ouverts à tous les publics.

L’histoire et le contexte

Le cohousing suédois est un des rares exemples de processus à la fois top-down et bottom-up : il est issu d’une rencontre fructueuse entre des citoyens et les sociétés municipales de logement. Ce sont surtout des groupes isolés (bien que soutenus par des associations nationales) qui ont agi pour l’émergence d’habitats collectifs, notamment des militants féministes. Les premiers modèles étaient légèrement différents de ceux que l’on trouve aujourd’hui : des années trente aux années cinquante, on y employait du personnel pour les tâches ménagères afin que les femmes puissent travailler. L’objectif n’était pas de créer une communauté mais de promouvoir l’égalité des genres. Ce système s’essouffla, car trop coûteux, mais également parce qu’il ne concernait que les ménages aisés. Le modèle BiG (Bo i Gemenskap, qui signifie vivre en communauté) du « self-work » fut alors initié par un groupe de chercheuses : il consiste en une répartition égalitaire des tâches domestiques au sein d’une communauté.

Une première expérimentation fut réalisée à Gothenburg, et jusqu’à la fin des années quatre-vingt, l’interventionnisme étatique joua en faveur d’autres initiatives locales de cohousing. Les années quatre-vingt-dix marquent cependant une rupture, et les financements publics cessèrent, y compris auprès des communautés existantes. L’importance croissante de la prise en charge de la vieillesse permit néanmoins l’émergence d’unités pour personnes « âgées » (désormais en Suède, on peut toucher des subventions pour le logement des personnes âgées à partir de 40 ans). Ces politiques publiques n’ont pas été sans conséquences, les variations du nombre de cohousing le montrent clairement : dans les années quatre-vingt, ils atteignent une cinquantaine d’unités, puis décroissent assez rapidement avant de se stabiliser, notamment grâce à l’émergence de cohousing pour les plus de 40 ans. On en dénombre aujourd’hui une quarantaine, dont un peu moins d’une dizaine sont consacrées à « la seconde partie de la vie ». L’association Kollectivhus Nu, créée en 1981, est à présent un acteur essentiel dans le maintien et la création de nouvelles entités (une dizaine de projets sont en cours). Le groupe Bo i Gemenskap est également toujours actif et gère plusieurs cohousing. Si la part du cohousing dans l’habitat suédois est aujourd’hui infime, la tendance est à nouveau au développement de ce mode d’habiter. La société civile, représentée par les associations, compense le désengagement de l’État. Kollectivhus Nu est aujourd’hui renforcé par un nouveau partenariat avec l’association nationale des locataires, augmentant ainsi sa visibilité.

Les acteurs

La création d’un cohousing passe nécessairement par la mobilisation d’un groupe de citoyens, désireux d’adopter ce mode de vie communautaire. Auparavant accompagnés dans leur projet par les sociétés publiques et municipales de logement, ce n’est plus le cas depuis les années 1990. D’autres acteurs tels que l’association KollectivHus Nu, qui soutient et aide au maintien de tous les projets de cohousing du pays, et les associations nationales de locataires et de coopératives ont pris le relais aujourd’hui.

Les habitants

Le cohousing suédois concerne un public aux revenus hétérogènes et d’âges variés, y compris celui réservé à la « seconde partie de la vie ». Une variable plus discriminante, selon J. S. Choi[1], est le niveau d’étude : la grande majorité des habitants a fait des études supérieures, et beaucoup sont ou ont été cadres (cependant son enquête ne prend pas en compte l’ensemble des cohousing du pays).

Un cohousing peut avoir plusieurs statuts : les appartements peuvent être loués par un propriétaire privé ou public, ou appartenir à une coopérative d’habitants. Aujourd’hui la plupart des bailleurs sociaux suédois se sont désengagés du marché et ont vendu leurs biens. Les cohousing ayant survécu se sont transformés en coopératives : la propriété de l’immeuble est partagée par les habitants, qui ont un droit d’usage via une contribution mensuelle qui diminue au fur et à mesure du remboursement de l’emprunt. Lorsqu’un coopérateur quitte les lieux et vend ses parts, les bénéfices sont reversés à la coopérative.

Le coût pour l’occupant varie selon le statut. Dans le cas d’une location, le loyer est la principale dépense logement. Les dépenses en nourriture, produits d’entretien, eau et énergie sont souvent mutualisées entre les habitants. Il en va de même lorsqu’il s’agit d’une coopérative, mais le loyer est remplacé par une contribution mensuelle. Sur le long terme, la coopérative est beaucoup plus économique que la location.

Les lieux

Il s’agit en général d’un grand immeuble équipé d’appartements plus petits qu’à l’accoutumé, et d’espaces communs généreux. Les lieux partagés sont souvent situés près de l’entrée et au rez-de-chaussée. Selon le groupe Bo i Gemenskap, la forme optimale se situe entre quinze et cinquante appartements, même si certains cohousing plus grands (plus d’une centaine, comme à Linköping) ont bien fonctionné. La surface des logements est réduite de 10 % au bénéfice des pièces communes. Elles correspondent le plus souvent à une grande cuisine, une salle à manger, une buanderie, un atelier et un jardin. Dans les cohousing de taille plus importante, on peut également trouver un sauna, un gymnase, une salle de télévision, ou encore une bibliothèque. La plupart des cohousing réservés aux familles ont une crèche, dans laquelle une personne est employée pour garder les enfants. L’emplacement des espaces communs est très réfléchi : il doit faciliter les rencontres entre les habitants. Dans ce but, il n’y a souvent qu’une seule entrée principale. Les bâtiments, pour la plupart, sont adaptés à tous les publics : personnes âgées, handicapés et enfants. Les plus récents prennent en compte le respect de l’environnement dans leur construction.

L’organisation

Les membres du cohousing signent systématiquement un contrat qui les engage à suivre les règles de la communauté.  La collectivité est représentée par un Bureau élu qui, s’il n’a pas de pouvoir de décisions, recommande ou déconseille l’acceptation d’un nouvel arrivant au propriétaire (s’il y a un propriétaire, sinon c’est la coopérative qui s’en charge). Ce bureau établit également certaines règles du cohousing, et son fonctionnement est démocratique.

La vie quotidienne

Aucun cohousing ne fonctionne de la même manière puisque les règles sont fixées par les habitants. Cependant elles varient souvent autour de bases communes, comme la participation aux tâches ménagères et à la confection des repas. Les activités proposées sont ensuite différentes selon le type de cohousing (selon qu’il est destiné aux plus de 40 ans ou aux familles), et sa taille. On peut y trouver du gardiennage d’enfants, de l’aide au devoir, des ateliers de jardinage, ou encore du théâtre. À Färdknäppen, un cohousing situé à Stockholm, les fêtes sont préparées par tous les habitants et les familles sont fortement invitées à y participer.

Les « moins »

L’importance de la « chimie » entre les membres de la communauté est un élément déterminant dans le succès du cohousing : une bonne organisation est favorable à son apparition mais n’est pas suffisante, il y a toujours une part de hasard dans l’alchimie. Par ailleurs, le  « vivre ensemble » est parfois compliqué entre les différentes générations et on observe une tendance à la séparation des âges (c’est en partie ce qui a motivé la création de cohousing destiné au plus de quarante ans). Une autre limite est l’implication idéologique qui, selon l’étude de S. J. Choi, sélectionne naturellement des personnes à fort capital culturel et le plus souvent des femmes.

Les « plus »

Le cohousing est un mode d’habiter économique, basé sur la mutualisation des ressources et de l’espace. Le poids des tâches ménagères est allégé par la gestion collective. Selon le témoignage des parents, ce sont des lieux propices à l’éducation des enfants, à qui le collectif procure des interactions mais aussi une forme de sécurité qui leur permet une autonomie précoce. Enfin, c’est un moyen efficace de lutter contre l’isolement, une des raisons pour laquelle il est attractif chez les plus de 40 ans.

Les conditions de réussite

En premier lieu, il est important que les futurs habitants participent à l’élaboration du projet, cela favorise une meilleure adhésion aux obligations de la vie collective. Des règles simples et compréhensibles pour tous sont également nécessaires : il faut qu’elles soient connues des nouveaux entrants et qu’ils les aient acceptées au préalable. Troisièmement, il est préférable que l’immeuble soit flexible, et qu’il puisse s’adapter aux évolutions des ménages (agrandissement ou diminution de la famille). Une marge de manœuvre la plus grande possible doit être laissée à leur initiative afin qu’ils puissent s’organiser par eux-mêmes et selon un degré de communauté qui leur convient. Pour finir, conserver une bonne proportion entre le nombre d’enfants et d’adultes évite que ces derniers soient submergés (d’autant plus s’il y a beaucoup de familles monoparentales). 

Propos de Ulrika Egerö, vivant depuis 30 ans en cohousing (et plus récemment dans un cohousing pour seniors)

Elle décrit ainsi ses relations avec les autres habitants de la maison :

Ce ne sont pas des collègues, ce ne sont pas des amis, ce n’est pas la famille… mais ce sont bien plus que de simples voisins.

Lors des réunions entre habitants :

Les réunions peuvent être très agitées. Les discussions sont longues, il faut écouter les arguments de chacun, et même si nous ne sommes pas tous d’accord, même si les échanges ont été houleux, nous nous astreignons à « faire la paix » après ces débats parfois difficiles. C’est essentiel pour vivre ensemble.

Elle rappelle également l’importance d’avoir son espace personnel :

Quand je décide de descendre dans la salle commune, je suis entourée de gens et c’est très agréable. Mais ça l’est d’autant plus que j’ai mon espace à moi, mon intimité et que je partage ce que je veux quand je veux.

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