L'avènement d'un urbanisme des communs ?

Chronique des confins n° 10   Sommaire

28 mai 2020ContactCécile Diguet

Cécile Diguet est urbaniste, formée à Sciences Po et à la Bartlett School of Architecture à Londres. Elle est directrice du département Urbanisme, Aménagement et Territoires de L'Institut Paris Region depuis janvier 2020. Elle s’intéresse particulièrement aux mutations de la fabrique urbaine, notamment l’émergence de tiers lieux et de communs urbains, de nouveaux montages de projets et des pratiques de l’urbanisme transitoire. Elle travaille également sur l’imbrication des questions énergétiques, numériques et spatiales, et a publié un rapport sur les impacts territoriaux des data centers en 2019.

Plusieurs tendances fortes irriguent le monde de la fabrique urbaine et de l’architecture depuis plusieurs années, et semblent esquisser un nouvel urbanisme des communs. La crise sanitaire vient aujourd’hui confirmer leur pertinence pour une meilleure résilience régionale. Nous pouvons citer notamment : une attention donnée aux espaces publics comme lieux de partage, de convivialité et de lien social ; la volonté de développer des foncières solidaires permettant à des activités d’utilité sociale de se déployer, y compris dans les quartiers les plus chers ; le primat donné aux usages sur la forme, au réemploi plutôt qu’au grand geste architectural, à la contextualisation plutôt qu'à la mise à l’échelle. En somme, ce qui peut tisser une toile de solidarités, dans un souci d’économie de moyens. La crise sanitaire a crûment remis en avant les inégalités sociales et de santé traversant l’Île-de-France, ou comme le dirait Didier Fassin « les inégalités de vie »1.  Comment un urbanisme des communs pourrait-il contribuer à les réduire ?

Des outils nouveaux pour mieux partager les espaces bâtis

Logements exigus, surpeuplés, insalubres : malgré les actions mises en œuvre, beaucoup de populations, notamment de Seine-Saint-Denis, ont pâti de conditions de logement indignes, qui ont accéléré les contaminations, s’ajoutant aux moins bonnes conditions de santé et à la présence de nombreux travailleurs de première ligne (soignantes, caissières, éboueurs…)2. La mise en place de solidarités locales, spontanément organisées dans certains territoires, notamment avec l’aide d’associations3, s’est cependant heurtée à la fermeture des équipements publics et à la rareté des espaces disponibles. Les niveaux extrêmement élevés des prix fonciers et immobiliers franciliens représentent ainsi une véritable entrave à une vie sociale plus développée et des conditions de vie plus dignes. De la même façon, c'est grâce aux lieux d’urbanisme transitoire comme Les Grands Voisins (Paris 14e), l’Orfèvrerie à Saint-Denis (93) ou le PADAF à Antony (92), qu'il reste possible d'accéder à des espaces de travail et de création, tout comme d'imaginer des maisons de quartiers non standardisées et des tiers lieux atypiques. À noter que ces lieux, notamment ceux gérés par la coopérative Plateau Urbain, ont constitué les bases spatiales pour la distribution de paniers repas et de multiples réseaux d’entraide pendant le confinement. La préparation et la distribution des repas ont notamment été menées par Aurore et Yes We Camp, deux associations en charge de l'action et coordinatrices des Grands Voisins au côté de Plateau Urbain.
Un certain nombre d’outils, de concepts, d’idées nouvelles ne demandent qu’à être plus développés et soutenus pour mieux partager les espaces. Le concept de communs4 met en avant la gestion raisonnée de ressources limitées, ici le foncier et l’immobilier, par les personnes concernées (les commoners), dans un but de partage, de pérennisation de la ressource et d’optimisation, notamment dans le temps, de leur occupation. En Belgique, Gand a ainsi développé une stratégie pour les communs, afin que ces initiatives soient soutenues et complètent l’action publique au mieux. Les foncières solidaires permettent, elles, de porter du foncier ou de l’immobilier sur du long terme, afin d’en réduire le coût pour les occupants. Si les foncières de logements sont plus développées, des foncières d’activités et de revitalisation commerciale comme Villages vivants sont en cours de création. Leur modèle pourrait également concerner les tiers lieux, lieux culturels et artistiques, maisons de quartiers autonomes, par exemple. Les outils comme le Bail Réel Solidaire(BRS) permettent de dissocier aussi le foncier du bâti et contribuent à réduire le coût d’accès à ces espaces. Enfin, il faut souligner que les patrimoines fonciers et immobiliers des acteurs publics, y compris des EPIC d’État, pourraient être occupés selon ce type de modalité (bail emphytéotique) afin d’en garantir l’évolutivité, d’inscrire les politiques publiques dans le temps long et d’être en capacité de répondre aux besoins sociaux légitimes à des prix abordables. 

Espaces publics, espaces communs, espaces intermédiaires : consolider le lien social

La pandémie a par ailleurs résolument mis en avant le rôle vital des espaces ouverts pour la santé mentale et physique des personnes, mais aussi pour le lien social et la convivialité, ce qui, en somme, est le fondement de l’urbanité6.
Trois éléments pourraient contribuer à esquisser de nouveaux équilibres en la matière. Citons tout d’abord un partage plus équitable des espaces publics, en cours de rééquilibrage partiel grâce aux pistes cyclables temporaires7 et aux fermetures de voiries aux véhicules motorisés. Il s’agit ensuite de la renaissance de pratiques plus sociales de l’espace public, à l’image des ramblas barcelonaises, suscitées par la fermeture des bars et des restaurants. Enfin, les espaces intermédiaires de l’habitat, ces seuils entre public et privé, révèlent leur potentiel pour améliorer la vie quotidienne.
La question des espaces intermédiaires extérieurs, collectifs mais privés, reste peu abordée. Ils peuvent pourtant constituer un espace de repli pour un îlot par exemple, à l’image des supers-îlots ou supermanzanas à Barcelone8. Le développement de ces espaces ouverts intermédiaires pourra également favoriser la désartificialisation de certains sols, de parkings par exemple, mais aussi de cœurs d’îlots très minéraux, et contribuer aux objectifs ZAN sur lesquels la Région et L’Institut travaillent actuellement. Par ailleurs, les actions de résidentialisation mises en place dans de très nombreux projets de rénovation urbaine (Anru), souvent pour sécuriser les bâtiments et clarifier les obligations de gestion entre le bailleur et la commune, pourraient aussi constituer une clé pour offrir des jardins aux habitants, en laissant plus souvent ouverte la possibilité d’une cogestion. Enfin, il s’agira également de favoriser les espaces intermédiaires dans les constructions neuves par le règlement urbain ou via des prescriptions d'aménagement et d'urbanisme (fiches de lot) relatives aux opérations immobilières.

Face à ces défis, c’est aussi les professions d’urbaniste, de programmiste, de concepteur qui se renouvellent pour porter ces idées et ces enjeux, avec un souci du croisement et de l’hybridation entre architecture, construction, écologie, éducation populaire, culture et gestion de lieux, et toujours un souci des usages, une volonté d’économie de moyens et de frugalité.

Cécile Diguet
directrice du département Urbanisme, Aménagement et Territoires à L'Institut Paris Region

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