Astrid Meslier, directrice de La Ruche Paris

12 septembre 2019ContactCarine Camors

Astrid Meslier est directrice de La Ruche Paris. Après avoir travaillé à La Croix rouge, elle découvre l’entrepreneuriat à impact positif et décide en 2015 de créer une structure d’accueil des réfugiés. Elle devient Directrice de La Ruche Paris en 2016. Fortement investie dans l’incubation de projets sociaux, elle a développé l’écosystème et souhaite aujourd’hui le mettre à profit des habitants du territoire du 20e arrondissement de Paris et de ses associations.   

Pouvez-vous nous raconter votre parcours. Quand et comment a commencé l’aventure du lieu ?

Je suis dirigeante de La Ruche Paris, directrice du Transformateur et associée du projet La Ruche. Après avoir intégré l'Institut d'études politiques de Paris, je me suis spécialisée dans la coordination de projets humanitaires. Pour mon stage de fin d’études, j’ai travaillé au pôle innovation et entrepreneuriat social de La Croix rouge. Et là j’ai eu un énorme coup de cœur ! Je me suis dit, on peut avoir un impact positif, tout en étant dans une dynamique entrepreneuriale. J’ai alors été recrutée comme « intrapreneur » par Crésus qui est une association de prévention et d’accompagnement pour les personnes surendettées. À la recherche de bureaux sur Paris, j’ai ainsi intégré l’espace La Ruche, située canal Saint-Martin en 2015. Au bout de trois ans, j’ai eu envie de changer de domaine d’activité. Après, c’est un pur hasard de la vie : le projet est né d’une rencontre dans le jardin de La Ruche avec un des incubés qui montait un projet pour accueillir les réfugiés. J’ai créé ma boîte pour répondre à ce besoin. Mon rôle était de coordonner douze entreprises sociales pour rendre plus efficace l’accueil des réfugiés, depuis l’hébergement, la santé jusqu’à potentiellement l’accompagnement du réfugié qui voudrait être entrepreneur. La Ruche était un de mes clients dans l’accompagnement. Donc, j’ai commencé à travailler avec eux, non plus comme coworker mais fournisseur. À un moment donné, ils cherchaient à remplacer leur directrice à La Ruche Canal et m’ont proposé le poste. Je suis arrivée en décembre 2016 dans l’équipe comme directrice avec le challenge de fermer La Ruche symbolique du canal Saint-Martin qui existait depuis neuf ans et d’ouvrir cette grande ruche ici. La superficie de nos locaux est alors passée de 600 m2 à 3 900 m2. Avec l’équipe, nous avons commercialisé les espaces, participé au chantier… Du coup, ça m’a permis depuis 2014 jusqu’à maintenant d’accompagner le développement de La Ruche, d’abord en tant qu’utilisatrice du lieu, puis après en tant que responsable. Pour moi, ça a été très utile de connaître les deux facettes, j’arrive à me mettre à la place des deux profils.  

Pouvez-vous nous décrire la façon dont le projet a émergé ?

En 2008, cinq responsables d’association ont décidé de se réunir et de collaborer au sein d’un espace de travail collaboratif. Bruno Humbert, le co-fondateur de La Ruche, a trouvé un espace de 600 m2 dans le 10e arrondissement de Paris, au bord du canal Saint-Martin. À partir de là, ils ont pu lancer ce projet novateur à l’époque, d’ouvrir le premier espace de coworking réunissant des personnes non seulement en mode collaboratif, mais en plus dédié à l’économie sociale et solidaire. 

L’idée a été de se dire : « nous sommes réunis dans un même lieu pour pouvoir s’entraider, pas simplement pour partager des locaux et payer moins cher ». Très vite le modèle a plu et cela a permis à d’autres structures de les rejoindre.

Et du statut d’association, la structure s’est transformée en entreprise sociale et solidaire (ESS) qui permettait de mieux gérer la partie location de bureaux et animation de communautés. Très rapidement nous nous sommes rendu compte que la force de La Ruche, ce n’était pas de proposer des bureaux mais un écosystème d’animation de communautés. Il y a donc toujours eu des personnes dédiées, à communiquer sur les projets, à proposer des évènements, et intégrer les personnes qui rejoignent le lieu. Puis, nous sommes allés plus loin en créant des programmes d’incubation (Social Factory ou La Ruche Factory) et en parallèle en développant un réseau. Un deuxième lieu a ainsi ouvert en septembre 2012 à Bordeaux, puis des franchises sociales (Castelnau-le-Lez, Marseille, Montpellier, Saint-Nazaire, Saint-Germain-en-Laye). Ces« lieux relais » permettent l’utilisation du nom que nous transmettons lors de formation de savoir-faire en termes de gestion d’espace, d’animation de communautés, d’accompagnement que l’on appelle « pré incubation ». Le réseau s’est construit au fur et à mesure : le siège est à Paris et dispose des méthodologies et de nombreux outils pédagogiques, que l’on insuffle à l’ensemble de nos ruches. Puis, nous partons à la recherche de « personnes motrices », qui ont une « posture entrepreneuriale » pour ouvrir ces lieux. Ce sont vraiment des projets d’entrepreneurs.

Quel regard portez-vous sur le développement des espaces de travail partagés sur votre territoire ? Observez-vous un intérêt grandissant pour ce type d'espace ?

Quand j’ai découvert ce milieu-là en 2012, très peu de gens en parlaient, tout le monde se connaissait, c’était vraiment un petit milieu. Depuis, le concept d’espace collaboratif dédié aux sujets sociaux s’est largement développé. Pour le coworking « pur », je ne sens pas trop la concurrence, car nous proposons un système « communauté apprenante » où l’on prône l’intelligence collective. La Ruche ne propose pas des bureaux très confortables, mais nous mettons l’accent sur l’animation communautaire et un écosystème dédié à l’innovation sociale. Par contre des incubateurs dédiés à l’innovation sociale, il y en a de plus en plus et c’est une chance ! Ça répond à des besoins, des envies de sociétés, auxquels La Ruche essaie d’apporter des réponses. 

Après deux années d’activité, quels enseignements pouvez-vous dresser ? 

Depuis 2017, c’est assez génial ce qui nous arrive ! Avoir un bâtiment plus spacieux nous a donné une forte crédibilité. Emménager ici nous a permis d’accueillir des structures plus grandes, qui se développent dans nos locaux. Elles aident par la suite les structures émergentes. Nous disposons d’un véritable écosystème, riche de 300 personnes qui travaillent dans ces murs. Du coup, ça nous a donné une crédibilité, une vraie richesse de collaboration. Les partenaires privés, collectivités territoriales, parapublics, etc. sont beaucoup plus intéressés pour travailler avec La Ruche, parce que nous avons une autorité plus importante, parce que nous avons grandi, parce que nous nous sommes développés en réseau. Et pour certains c’est rassurant, l’image de La Ruche semble plus solide. Cela nous a permis d’assurer une viabilité de notre métier de coworking, nous avons plus d’espace à louer.

Ce lieu nous a également permis de développer d’autres métiers comme l’incubation. La Ruche peut accueillir davantage de programmes, d’incubés, plus d’événementiels grâce à la privatisation de salles de réunion. EN septembre, nous OUVRONS une grande salle « évènementiel », en partie dédiée à l’innovation sociale, «Le Transformateur ».

Le lieu a également facilité le développement de notre activité de conseil. C’est plus facile pour nous d’accueillir des grands groupes et de leur apporter notre expertise en termes de « management horizontal », d’innovation sociale, etc. que lorsque l’on était dans un plus petit lieu. Quand ils arrivent ici, les partenaires découvrent un lieu plus professionnel, plus « corporate ». Nous avons réussi à travailler avec plus de structures de tous milieux depuis que nous avons élargi notre écosystème. La Ruche Paris grandissante a permis à La Ruche totale de mieux se développer.

Quels liens le lieu entretient-il avec son territoire ?

Le 20e arrondissement de Paris est l’arrondissement le plus en difficulté, où le taux de délits et crimes est le plus élevé, et cela a facilité le fait qu’on trouve un bâtiment. La Ruche est locataire et paye un loyer pour disposer de bureaux. Elle a été prioritaire pour récupérer l’espace, et ça été une chance. Nous nous reconnaissons très bien dans ce territoire, et nous sommes ravis d’apporter notre expertise en innovation sociale dans un territoire qui en a plus besoin que d’autres. Nous avons juste un regret : ne pas avoir tissé plus de liens avec le territoire depuis notre arrivée, faute de temps. Notre principal impact aujourd’hui, c’est notre présence, le fait que nous consommions dans le quartier, que nous rencontrions des associations de proximité. La Ruche a accueilli des missions locales, qui peuvent venir à des évènements ouverts au grand public. Nous sommes ouverts au tissu associatif, mais nous n’avons pas encore développé assez de partenariats.

Comment les pouvoirs publics (région, département, communes) peuvent-ils vous accompagner?

Aujourd’hui, nous avons la chance d’être accompagnés à plusieurs niveaux. La Ruche est labellisée « PIA » Paris Innovation Amorçage, une subvention de la Mairie de Paris et de la BPI, accordée à quelques structures, qui sont accompagnées par des incubateurs. Ces structures nous rejoignent pour qu’on les aide à constituer le dossier de demande de subvention. Une fois qu’elles l’obtiennent, elles sont accompagnées et hébergées par La Ruche. Sur les 30 000 euros perçus par la structure, La Ruche en récupère entre 7 000 et 12 000 euros, pour l’accompagnement pendant un an avec l’incubateur.

La Région a subventionné plusieurs de nos appels à projets depuis quelques années, « Les Audacieuses », par exemple, qui accompagnent les femmes qui portent un projet d’entrepreneuriat à impact sur la société ou l’environnement. C’est une activité que l’on aimerait développer. Nous accompagnons principalement des personnes isolées de l’entrepreneuriat, éloignées de l’emploi.

Nous disposons de programmes spécifiques quartiers prioritaires de la ville (QPV), d’autres pour les femmes qui utilisent la Tech avec un impact positif sur la société, Les Ambitieuses, programme Tech For Good. Actuellement, nous accompagnons des personnes sans emploi par le biais de Pôle Emploi. Nous allons à la rencontre de personnes qui ne sont pas forcément dotées de toutes les compétences et des réseaux pour être entrepreneurs, et nous les accompagnons dans leur projet. Nous souhaiterions que les collectivités territoriales soutiennent davantage nos projets pour le développement de l’entrepreneuriat dans le 20e à Paris.

Si c’était à refaire, que feriez-vous ou ne referiez-vous pas ? 

Nous insisterions sur la question du maillage territorial, car tout a été fait dans la précipitation. Si nous avions eu plus de temps, j’aurais aimé que l’on prévienne les associations locales de notre arrivée, à Noël 2016. À cette période, il fallait fermer La Ruche Canal, gérer le chantier etc. Tout a été très vite, nous avons emménagé début avril 2017. Si c’était à refaire, j’essaierais de faire les choses dans le bon ordre : d’abord rencontrer les acteurs locaux avant d’emménager, et ensuite mettre en place des projets avec eux. Nous commençons à faire des choses avec eux, il n’est jamais trop tard, mais c’est dommage de ne pas les avoir faites dès le départ. Par ailleurs, une de nos grandes problématiques est le manque de communication sur nos actions. Nous commençons à communiquer sur nos métiers, sur ce qu’on fait : il y en a qui nous voit juste comme un espace de coworking, d’autres qui pensent que Les Audacieuses, ce n’est pas La Ruche. Les gens sont perdus entre La Ruche, La Social Factory, Les Ambitieuses, Les Audacieuses, etc. Ça fait peu de temps que nous avons compris qu’il fallait s’appuyer sur la marque La Ruche, et que c’est à partir d’elle qu’émanent les projets Les Audacieuses, les Ambitieuses?

Si c’était à refaire, les équipes de projets auraient dû fusionner plus tôt, mais il fallait une certaine maturité et une acceptation des équipes – chacun développait des projets dans son coin et puis maintenant nous sommes tous dans la même équipe… L’incubation nourrit le coworking, le coworking nourrit l’incubation…

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