Marc Etcheberrigaray, responsable de l'espace culinaire, cofondateur de La Tréso, lieu de vies et de fabrications

18 octobre 2022ContactCarine Camors

Marc Etcheberrigaray est président de La Tréso à Malakoff pour trois ans et responsable de l’espace culinaire. Après plus de quinze ans à la tête de bars-restaurants à Paris, il s’engage dans les dynamiques collectives et participe à la création de La Tréso dès 2017. Passionné et engagé, il accompagne aujourd’hui l’association Yes We Camp dans la mise en place de leurs activités culinaires au sein des tiers-lieux qu’elle développe.   

Quel est votre parcours ? Comment a commencé votre aventure à La Tréso ?

À la base, j’ai une formation de professeur d’EPS, master sports et sciences éducatives. Mon parcours professionnel m'a orienté vers une autre voie, la restauration. Entrepreneur dans l’âme, j’ai créé Le Trinquet de Paris, haut lieu de la pelote basque, où se retrouvent les adeptes de cette discipline, et plus largement, de l’art de vivre du Sud-Ouest. C’était une sorte de tiers-lieu avant l’heure, qui rassemblait des communautés d’horizons divers et mixait plusieurs activités : sportives, culinaires, culturelles et événementielles.
Cette aventure m’a beaucoup plu et j’ai eu envie de participer à la création d’un nouveau lieu, un projet de tiers-lieu qui se montait à 100 mètres de chez moi, à Malakoff. Au départ, j’ai commencé par faire des missions de conseil culinaire, puis je me suis investi davantage dans ce projet coopératif. J’ai rencontré Grégoire Simonnet, à la tête des Fabriqueurs, une association de fabrication et de réparation, et Aurélien Denaes, qui venait de cocréer Casaco, un espace de coworking à Malakoff. Rapidement, le lieu a été identifié, dans l’ancienne Trésorerie municipale de la ville, et le projet s’est affiné en lien avec les habitants de Malakoff, la Mairie, les associations locales, dans une démarche participative de coconstruction. 
Plusieurs besoins ont été identifiés, parmi lesquels un café-cantine ouvert et accessible à tous, privilégiant les circuits courts, les produits locaux, de saison et proposant des plats végétariens, à des tarifs abordables ; des ateliers de création pour les artisans ; et un laboratoire de fabrication numérique pour créer et prototyper à l’aide de machines (imprimantes 3D, découpeuse laser, etc.).

Quels liens le lieu entretient-il avec son territoire ? Quel ancrage avez-vous sur ce territoire ?

Durant la phase de préfiguration, nous avons eu le temps de trouver des partenaires institutionnels dans ce projet : la Mairie de Malakoff, tout d’abord, nous a fait confiance et nous loue pendant dix ans un superbe bâtiment en plein centre de la ville pour un loyer moins élevé que le prix du marché. Notre rapprochement avec la Mairie nous permet aussi d'avoir une légitimité auprès des différents acteurs locaux, comme l’Union sportive municipale de Malakoff (USMM), qui est résidente au sous-sol de la Tréso et partenaire d’événements ouverts au grand public, ainsi que les écoles et les centres de loisirs, à qui nous proposons des ateliers culinaires et des ateliers de fabrication. 
Une belle dynamique s’est créée autour de ce lieu qui fédère plusieurs acteurs au cœur des enjeux de transitions – sociale, alimentaire, numérique. Nous travaillons en lien avec des associations locales engagées, notamment Scarabée, structure d’accueil de réfugiés et migrants principalement Afghans et Syriens, et L’Oasis des familles, parrainée par le Secours catholique. Nous leur mettons à disposition les cuisines les jours de fermeture au public et organisons des ateliers culinaires avec un chef qui les accompagne. Ce sont principalement des femmes en situation de précarité, logées dans des hôtels sociaux ou des centres d’hébergement avec leurs enfants, qui viennent cuisiner pour leur famille. L’atelier de cuisine solidaire leur permet de sortir de leur logement, d’échanger et de repartir avec le repas qu’elles ont mitonné. 

Le lien se crée aussi avec les habitants à travers la vie du café-cantine et les nombreux événements artistiques et culturels que nous proposons. Et cela crée de formidables synergies.

Quel regard portez-vous sur le développement des espaces de travail partagés sur votre territoire ? Observez-vous un intérêt grandissant pour ce type d’espace ?

L’intérêt est grandissant et bien au-delà de Malakoff. Dans chaque territoire français, et même à l’étranger, il y a des espaces vacants qui se transforment en tiers-lieux pour répondre à un besoin croissant des habitants. Plusieurs types de modèles existent, il faut faire attention à ne pas tout mélanger : certains espaces sont portés par des opérateurs privés qui ont une approche orientée business et sont souvent accompagnés par des fonds d’investissement assez puissants, d’autres sont dans des formes d’économie plus sociale et solidaire. Dans les petites et moyennes villes, c’est surtout ce format qui se développe, souvent accompagné par les acteurs publics. Ces lieux sont au centre des enjeux de la transition écologique et sociale et répondent, pour certains, aux missions de service public dans les territoires. 
Il faut que les institutions accompagnent ces projets. Sans partenariat ou financement de l'État ou des Régions, c'est difficile. Notamment dans les territoires ruraux, où de nouveaux projets apparaissent : les tiers-lieux agricoles. À Laroin, mon village d’origine dans le Sud-Ouest, 300 habitants, un tiers-lieu agricole est en train de se monter. Dans ces villages où les commerces ferment les uns après les autres, ces tiers-lieux permettent de mutualiser les équipements et les compétences : une épicerie, une Association pour le maintien d'une agriculture paysanne (Amap), un agriculteur qui veut tester la vente en direct, un porteur de projet agricole qui veut se lancer… Ces lieux constituent de belles opportunités de développement économique et social dans les territoires ruraux. 

Comment les pouvoirs publics peuvent-ils vous accompagner ?

Les pouvoirs publics ont intérêt à faciliter le montage de projets de tiers-lieux. C'est dans l'intérêt de la communauté que les espaces vacants soient occupés et que des acteurs associatifs ou coopératifs puissent avoir une place dans les villes et les villages. Cela crée une dynamique très bénéfique pour les territoires. On voit l'impact de La Tréso dans la vie de Malakoff. 
Je pense que les villes, les départements, les régions, l’Union européenne ont tout intérêt à accompagner et à faciliter au maximum l'implantation de ces espaces. Un véritable mouvement s’est engagé, porté par l’État avec France Tiers-Lieux, par les Régions, les intercommunalités, les collectifs de réseaux d’acteurs régionaux, qui commencent à se fédérer à différentes échelles. On a eu la chance de bénéficier de financements européens (FSE), de la Région Île-de-France et de France Active, notamment, qui nous ont permis de financer une grande partie de nos investissements. Dans le modèle économique de La Tréso, les subventions représentent environ 30 % de nos recettes ; 60 % proviennent de la partie bar-restaurant et 10 % du mécénat privé (Fondation Orange, Maif, Edenred, etc.).
Plus largement en Île-de-France, des dynamiques ont été impulsées par la Mairie de Paris notamment, qui intègre de plus en plus dans ses projets urbains des lieux hybrides dans lesquels il est possible de préfigurer des usages et réfléchir aux futurs besoins des habitants. L’urbanisme transitoire permet, en amont du projet, une animation transitoire pensée en priorité avec les habitants et les acteurs de l'ESS : un intercalaire social et solidaire. Les Grands Voisins, dans le 14e arrondissement, un projet inspirant et assez représentatif de ces expériences, a marqué le développement de tiers-lieux en France. Très sollicités actuellement, les opérateurs d’urbanisme transitoire Yes We Camp et Plateau urbain accompagnent de nombreux projets en Île-de-France et dans d’autres régions françaises d’acteurs qui veulent faire bouger les territoires.

On pourrait imaginer des partenariats plus engagés avec les pouvoirs publics. Certains services que nous rendons à la population relèvent des missions de service public et nous constituons un vrai relai entre des associations traditionnelles et un service d’Etat.

Quels sont vos projets pour 2023 ?

Aujourd'hui, je suis président de la coopérative La Tréso. Le mandat de président change tous les trois ans. Un autre membre du conseil coopératif prendra alors la présidence.  Au sein de La Tréso, j’aimerais consolider l'existant, notamment la partie bar-restaurant et développer davantage la partie « solidarité » en cuisine. Nous avons testé plusieurs formats cette année, notamment à travers les « ateliers culinaires solidaires ». On aimerait bien l'installer de manière pérenne.
Dans le prolongement des expériences que j'ai développées à La Tréso, je mets mes compétences au service d’autres structures. Depuis six mois, j’ai rejoint l’association Yes We Camp, en tant que salarié « responsable alimentation » de leurs espaces entre Paris et Marseille. Dans des contextes de friche, de vacance ou d'urbanisme transitoire, Yes We Camp crée des partenariats pour que ces espaces disponibles deviennent, pendant un temps donné, une zone des possibles à la rencontre de plusieurs ambitions : production locale, accueil des plus fragiles, relation au vivant, développement des apprentissages, création artistique, réalisations collectives…  

Redonner vie aux friches en croisant les usages, en combinant les fonctions sociales, économiques, artistiques et citoyennes… Un joyeux mélange qui favorise les rencontres et les réalisations croisées, souvent autour d’un verre ou d’un repas au bar, à la buvette ou à la cantine solidaire !

Si c'était à refaire, que referiez-vous ou ne referiez-vous pas ?

Il y a peu de choses que je ne referais pas. Le temps long du projet de préfiguration nous a permis de nous connecter avec les cofondateurs et les acteurs du projet. Nos complémentarités nous ont permis d’avoir une approche collaborative et inclusive. Le projet est en perpétuel mouvement et évolue en fonction des besoins et des contributions de chacun. On pourrait imaginer des partenariats plus engagés avec les pouvoirs publics. Certains services que nous rendons à la population relèvent des missions de service public et nous constituons un vrai relai entre des associations traditionnelles et un service d’Etat. Notre modèle économique demeure fragile et les institutions doivent encore soutenir financièrement notre coopérative, voire l’intégrer en tant que sociétaire, afin de pérenniser nos activités.