Covid-19 et mortalité : les Franciliens fortement affectés, mais de façon inégale

Les Franciliens - Territoires et modes de vie   Sommaire

08 avril 2021Valérie Féron, Catherine Mangeney

Depuis février 2020, la France est touchée par l’épidémie de Covid-19, entraînant une forte hausse des décès par rapport aux années précédentes. En Île-de-France, avec 11 300 décès supplémentaires lors de la première vague du printemps 2020, cette crise sanitaire remet sous le feu des projecteurs les fortes disparités et inégalités socio-spatiales des territoires face à la mortalité.

En date du 7 mars 2021, en France, près de 4 millions de personnes ont été testées positives à la Covid-19 et la pandémie a causé plus de 90 000 décès au cours des douze derniers mois. Que ce soit lors de la première vague épidémique (printemps 2020) ou lors de la deuxième (automne 2020), toutes les régions françaises n’ont pas été touchées avec la même intensité par le surcroît de mortalité.
En Île-de-France, tous les territoires n’ont pas été logés à la même enseigne. Comment les effets de la pandémie se sont-ils traduits dans les territoires franciliens ?

 

Chiffres clés

11 300

décès supplémentaires en Île-de-France pendant la 1re vague (11 mars 2020-10 mai 2020)

+110 %

d’augmentation de la mortalité en Seine-Saint-Denis lors de la 1re vague

+74 %

d’augmentation de la mortalité dans l’Essonne lors de la 2e vague, fin 2020

L’Île-de-France, région française la plus touchée par un excès de mortalité au printemps 2020

En 2020, l’épidémie de Covid-19 a entraîné deux vagues de surmortalité en France : l’une au printemps, l’autre à l’automne. 
Mi-mars, un excès de mortalité (cf. encadré L’excès de mortalité) est enregistré dans la région Grand Est, puis dans les Hauts-de-France et en Île-de-France. Fin avril, la vague de surmortalité couvre l’ensemble du nord-est de la France et s’étend moins intensément vers le sud jusqu’à la région Auvergne-Rhône-Alpes. À l’inverse, la Bretagne et le grand quart sud-ouest de la France enregistrent une mortalité en deçà de celle observée les années précédentes.

En Île-de-France, la première vague a été particulièrement virulente du 11 mars au 10 mai 2020. La région enregistre alors 11 300 décès supplémentaires par rapport à ceux comptabilisés sur la même période au cours des cinq dernières années. Ainsi, l’Île-de-France a connu une hausse de 79 % des décès, contre 48 % dans la région Grand Est et 22 % pour l’ensemble de la France. Le nombre de décès lors de la première vague est même presque doublé (+97 %) chez les Franciliens âgés d’au moins 75 ans.

La deuxième vague débute à la mi-septembre et s’intensifie dès la mi-octobre. La surmortalité s’accentue dans les zones fortement touchées par la première vague, puis gagne progressivement d’autres régions, jusqu’alors relativement épargnées : Bourgogne-Franche-Comté, puis Auvergne-Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte-d’Azur. 

Entre septembre et fin décembre 2020, le nombre de décès en Île-de-France augmente à nouveau, sans atteindre les niveaux observés durant le premier confinement. Pour autant, l’épidémie est loin d’être terminée et sa trajectoire peut encore surprendre. En mars 2021, à l’heure de l’écriture de cet article, l’Île-de-France est une nouvelle fois brutalement touchée par une troisième vague, sans avoir éprouvé un reflux important des cas de la deuxième vague en janvier et février. Dans les prochains mois, lorsque de nouvelles données seront disponibles, il faudra certainement réviser à la hausse le constat d’une deuxième vague qualifiée de moins forte. Toujours est-il, entre septembre et fin décembre 2020, en l’état actuel des connaissances, la hausse du nombre de décès est de 18 % en Île-de-France, comparativement aux années précédentes (19 % chez les plus de 75 ans).

La Seine-Saint-Denis, département francilien le plus touché par la surmortalité lors de la première vague

Si tous les départements d’Île-de-France ont vu leur nombre de décès augmenter pendant le premier confinement, la Seine-Saint-Denis a été la plus touchée. Les décès y ont plus que doublé par rapport aux cinq années précédentes (+110 %). Dans le Val-d’Oise, les Hauts-de-Seine et le Val-de-Marne, les progressions ont aussi été très conséquentes (respectivement +92 %, +85 % et +84 %). 

Quant au début de la deuxième vague, il a frappé plus fortement l’Essonne, les Yvelines et le Val-d’Oise (augmentation des décès respectivement de +74 %, +67 % et +63 %). En revanche, on observe au cours de cette période (septembre-décembre) un recul de la mortalité dans les Hauts-de-Seine (-13 %) et en Seine-et-Marne (-10 %).

Au niveau infra-départemental, les disparités de surmortalité  sont également conséquentes. Les intercommunalités Plaine Commune, Est Ensemble et Roissy Pays de France, ou encore Boucle Nord de Seine, ont vu leur mortalité pratiquement doubler au cours de la première vague. Les disparités territoriales sont moins marquées en ce début de deuxième vague et se distribuent dans l’espace un peu différemment que lors du printemps. Les intercommunalités Dourdannais en Hurepoix (x1,7), Val d’Europe Agglomération (x1,7), Val briard (x1,6), ou encore Vallée de l’Oise et des trois forêts et Bassée-Montois (x1,5), sont cette fois les plus touchées. 
Les connaissances actuelles ne permettent pas encore de donner des éléments d’explication robustes sur ces différences de contrastes territoriaux observés lors des deux vagues.

L’excès de mortalité

Les excès de mortalité décrits ici correspondent aux décès toutes causes confondues. Ils ne peuvent pas être interprétés comme des excès de mortalité uniquement dus à la Covid-19. D’autres facteurs entrent également dans l’équation, qui accroissent les risques de décès (report de soins, réticence à se rendre chez le médecin ou à l’hôpital par peur d’une contamination, etc.) ou, au contraire, les diminuent en partie (baisse des accidents de la route ou du travail durant les confinements, etc.). Lorsque les données seront disponibles, il sera important d’analyser les variations de mortalité par causes de décès.
De fait, Santé publique France commence à diffuser les premiers chiffres des décès franciliens pour cause de Covid-19 entre le 1er mars 2020 et le 7 mars 2021, à partir des certificats de décès transmis électroniquement (environ 32 % des certificats de décès seulement). Ainsi, sur les 7 609 certificats de décès avec mention Covid-19, il ressort d’ores-et-déjà que 71 % touchent des personnes âgées de 75 ans ou plus (78 % à l’échelle nationale) et 66 % des personnes avec une ou des comorbidités (65 % en France).

La Covid-19, un accélérateur des inégalités sociales et territoriales franciliennes

Les fortes disparités de surmortalité en période de Covid-19 décrites précédemment sont le reflet d’inégalités socio-spatiales de santé largement connues, documentées et particulièrement marquées en région Île-de-France.
Il est aujourd’hui démontré que le risque de développer une forme sévère de la Covid-19, voire d’en décéder, est fortement lié à l’âge, au sexe, mais aussi aux maladies chroniques préexistantes, telles que l’hypertension, le diabète ou l’obésité. Le risque d’être contaminé dépend par ailleurs de facteurs comme la taille des ménages et les conditions de logement, qui augmentent le risque de transmission du virus au sein d’un même foyer. La situation professionnelle est également discriminante : au printemps 2020, plus de 765 000 « travailleurs clés » franciliens n’ont pu être confinés du fait du caractère indispensable de leur activité.
Il s’avère que la plupart de ces facteurs touchent particulièrement les populations les plus défavorisées et, par là même, les territoires où elles résident en majorité. À titre d’exemple, les maladies chroniques suivent un gradient social de santé, c’est-à-dire qu’elles sont plus fréquentes chez les habitants des territoires les plus défavorisés. C’est en Seine-Saint-Denis que la part des travailleurs clés dans l’ensemble des actifs résidents est la plus élevée (18 % en 2017), notamment au sein des établissements publics territoriaux (EPT) Plaine Commune et Paris Terres d’Envol. C’est aussi chez les ménages les moins aisés que la sur-occupation des logements est la plus forte et la disposition d’un espace extérieur la plus faible. De plus, les zones denses et socialement défavorisées sont souvent soumises à de multiples nuisances. C’est notamment le cas du niveau de pollution atmosphérique, particulièrement élevé, qui constitue un facteur de fragilisation des populations exposées, augmentant le risque de formes graves de Covid-19.
 

La nécessité d’agir à une échelle territoriale fine

La pandémie de Covid-19 risque de conduire à une aggravation des inégalités socio-spatiales de santé préexistantes. D’autant que la surmortalité n’est que la partie immergée d’une crise protéiforme qui perdure. À ce jour, l’épidémie est marquée par des excès de mortalité ou de morbidité, mais il reste encore à quantifier l’impact qu’elle aura sur l’état de santé des populations à moyen et long termes : conséquence des reports de soins, confiance dans les autorités sanitaires et responsables politiques, risques psychosociaux, crise économique, etc.).

Cette situation plaide pour une prise en compte par l’action publique d’analyses à des niveaux géographiques fins, afin d’agir au plus près des populations fragiles et réduire les inégalités socio-spatiales de santé prégnantes en Île-de-France.

Valérie Féron

Statisticienne à l’Observatoire régional de santé (département de L'Institut Paris Region). Valérie est chargée du calcul d’indicateurs en vue d’améliorer la connaissance sur les déterminants de santé, sur les inégalités sociales et territoriales de santé, sur les pathologies et leur évolution et sur la qualité de vie des différents groupes de population. Ces indicateurs sont issus de différentes bases de données, comme le Système national des données de santé (SNDS) qui regroupent les données de l’assurance maladie et les hospitalisations, ou encore la base des causes de décès du CépiDc de l'Inserm. 

Catherine Mangeney

Socio-démographe à l’Observatoire régional de santé (département de L'Institut Paris Region) et chercheure associée à l'Institut de recherche et de documentation en économie de la santé (Irdes), Catherine coordonne la réalisation de diagnostics socio-sanitaires de territoires à des échelles variées, analyse les disparités socio-spatiales de santé ainsi que les maillages territoriaux en santé. Elle développe également depuis plusieurs années, en collaboration avec l'Irdes, une expertise pointue sur la question de l'accès aux soins des populations. Ayant également une formation d'aménagement et d'urbanisme et ayant travaillé plusieurs années à l'Institut Paris Région, elle participe à l'élaboration des volets sanitaires de différents plans et documents d'urbanisme. 

Animation sur l'évolution de la mortalité en 2020

Méthode et définitions

Taux standardisé ou comparatif de mortalité

Taux que l’on observerait dans le territoire étudié s’il avait la même structure par âge que la population de référence, population France entière au recensement 2006. Les décès sont classés en âge révolu. L’indicateur est calculé sur trois années et exprimé pour 100 000 habitants. La standardisation est une méthode utilisée lorsque l’on souhaite comparer des populations. Les données sanitaires sont très dépendantes de la structure de la population sous-jacente : ainsi une population plus jeune aura un taux brut de mortalité (nombre de décès pour 100 000 habitants) moins élevé qu’une population plus âgée. Des tests de comparaison sont établis entre les différents niveaux géographiques étudiés : les taux des territoires sont comparés à ceux de la région Île-de-France.

Références

• Allard Théodora, Bayardin Vinciane, Mosny Emmanuel, « L’Île-de-France, région la plus touchée par le surcroît de mortalité pendant le confinement », Insee Analyses Île-de-France, n°118, Insee, juin 2020.
• Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), « En mai 2020, 4,5 % de la population en France métropolitaine a développé des anticorps contre le SARS-CoV-2. Premiers résultats de l’enquête nationale EpiCov », Études & Résultats, n°1167, ministère des Solidarités et de la Santé, octobre 2020.
• Dubost Claire-Lise, Pollak Catherine, Rey Sylvie (coord.), « Les inégalités sociales face à l’épidémie de Covid-19. État des lieux et perspectives », Dossiers de la Drees, n°62, ministère des Solidarités et de la Santé, juillet 2020.
• Faucon Florence, Pancarte Karl, Sarron Clotilde, Grémy Isabelle, Saunal Adrien, Telle-Lamberton Maylis, « 765 000 travailleurs clés franciliens répondent aux besoins fondamentaux de la population », Focus Santé en Île-de-France, Insee, ORS Île-de-France, février 2021.
• Horton Richard, “Offline: COVID-19 is not a pandemic”, The Lancet, vol. 396, no10255, September 2020.
• Host Sabine, Colombier Célia, « Pollution de l’air et Covid-19. Revue des connaissances, impact des mesures de confinement et enjeux pour l’Île-de-France », Focus Santé en Île-de-France, ORS Île-de-France, septembre 2020.
• Lang Thierry, « Les inégalités sociales de santé », dans Les Tribunes de la santé, n°43, 2014/2, pp. 31-38.
• Mangeney Catherine, Féron Valérie, Saunal Adrien, « Surmortalité durant l’épidémie de Covid-19 dans les communes et intercommunalités franciliennes. Premiers éléments descriptifs », Focus Santé en Île-de-France, ORS Île-de-France, juillet 2020.
• Mangeney Catherine, Féron Valérie, Saunal Adrien, « Surmortalité en période de Covid-19 en Île-de-France. Analyse comparée des vagues 1 et 2 », Focus Santé en Île-de-France, ORS Île-de-France, décembre 2020.
• Mangeney Catherine, Féron Valérie, Firdion Laetitia, Saunal Adrien, Ndyaye Khadim, Telle-Lamberton Maylis, « Le dépistage de la Covid-19 en Île-de-France. Analyse des données SI-DEP », Focus Santé en Île-de-France, ORS Île-de-France, à paraître.
• Papon Sylvain, Beaumel Catherine, « Bilan démographique 2020. Avec la pandémie de Covid-19, nette baisse de l’espérance de vie et chute du nombre de mariages », Insee Première, n°1834, janvier 2021.

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