L’impact des aménagements sécuritaires sur le ressenti des usagers

20 mai 2021ContactÉcole d'urbanisme de Paris

Depuis le début de la crise liée à la Covid-19, la question de la sécurité sanitaire s’est introduite dans l’aménagement des espaces publics au même titre que la lutte contre les attentats terroristes et la prévention de la délinquance.

Un atelier commandité par L’Institut Paris Region aux étudiants de master 1 de l’École d’urbanisme de Paris (EUP) a permis l’élaboration d’un diagnostic sur les liens entre les éléments concourant à la sécurisation des espaces urbains et l’ambiance urbaine. Ce diagnostic se centre sur le ressenti des usagers, notamment en termes de sentiment de sûreté ou d’insécurité.
Cet atelier a porté sur deux terrains d’étude, attribués par le commanditaire : le site de La Défense et le site du Val d’Europe. Il a été réalisé entre octobre 2020 et janvier 2021. Son objectif était de répondre à la problématique suivante : 
Dans quelle mesure les aménagements sécuritaires impactent-ils l’ambiance urbaine et sa perception sur les sites de La Défense et du Val d'Europe ? 

Pour cela, les quatre hypothèses suivantes ont été formulées par les étudiants :

  • La forte fréquentation d’un lieu peut rassurer les usagers.
  • L’entretien d’un espace influe sur le sentiment de sécurité.
  • Les femmes sont davantage rassurées par la surveillance (technique et physique) tandis que les hommes y sont davantage indifférents.
  • Les usagers habitués à se rendre sur le site sont plus à l’aise que les usagers occasionnels.

Méthodologie

Une sélection de différents points d’observation a d’abord été faite sur les deux sites, dans l’idée de temps de pause effectués sur un parcours afin de laisser les sens s’exprimer. Cette méthode vise à s’intéresser aux pratiques et aux usages des espaces publics dans l’optique de recueillir les perceptions et représentations.
Les observations ont d’abord permis de brosser un état des lieux des ambiances sur chaque site. Les recherches sur le terrain tenaient compte d’un protocole d’observation fondé sur les heures de pointe/creuses et des jours de la semaine/weekend, afin de rendre compte de la pluralité d’usages, de comportements et de flux selon ces dichotomies temporelles. Ces recherches ont permis d'établir une collecte de données relatives à l'aménagement sécuritaire, en répertoriant l’ensemble des dispositifs de sécurité visibles au niveau de chaque zone ciblée et une production de documents graphiques suite à un travail photographique.

À l’annonce du deuxième confinement au début du mois de novembre 2020, étant dans l’impossibilité de se rendre sur le terrain, les étudiants ont réalisé puis diffusé des questionnaires en ligne sur différents réseaux sociaux. Ils y intérrogeaient les critères d’accessibilité, de sécurité et d'apaisement ressentis sur plusieurs aménagements et secteurs. Au sein de Val d’Europe, ce sont la gare RER, la place et le centre commercial qui ont été choisis. À La Défense, ce sont le parvis, le quai du RER et la galerie marchande souterraine.
Plus de 435 réponses ont été obtenues (101 pour La Défense, 334 pour Val d’Europe). Plus de 11 blogs ont été également lus et analysés, afin d’apporter des éléments plus précis sur le ressenti, les impressions, etc. Les blogs ne constituent pas un support scientifique à proprement parler, ils ont surtout permis de recueillir des propos subjectifs relatifs à la perception de l’espace par les usagers à un moment donné.
Enfin, deux entretiens ont été réalisés auprès de professionnels de l’aménagement et de la sécurité : l’un avec le conseiller de la direction générale d’Epamarne/Epafrance, l’autre avec la codirectrice de la sécurité et des services urbains à l’établissement public Paris La Défense1.

Le sentiment de sûreté et d’insécurité est une clé supplémentaire de lecture de l’aménagement.

Le contexte

À partir des observations de terrain, un état des lieux des sites retenus à La Défense et à Val d’Europe a été établi.
En quelques lignes, à La Défense, les infrastructures souterraines comme le quai du RER A, la galerie marchande ou la gare routière des bus RATP, présentent une ambiance assez similaire :  une faible luminosité (lumière artificielle) et une forte présence de plusieurs dispositifs sécuritaires : vidéoprotection, mobiliers urbains anti-terroristes (poubelles transparentes anti-bombes), mobiliers « anti-SDF » (siège d’une seule place), dispositifs de prévention anti-Covid, messages sonores  réguliers de prévention et d’appel à la vigilance, traitement au sol de gestion des flux et de distanciation sociale, etc. Ces mêmes dispositifs ont pu être relevés dans les espaces de la gare RER A de Val d’Europe, ainsi que dans le centre commercial. Néanmoins, la configuration du site de Val d’Europe et des espaces étudiés est différente. Il n’y a pas de souterrain comme c’est le cas à La Défense et, de ce fait, l’éclairage y est direct et non artificiel.

Les résultats

Ces méthodes de collecte de données qualitatives et quantitatives ont permis de :

  • mettre en exergue la multitude et la diversité des dispositifs dédiés à la sécurité dans un même espace, 
  • représenter l’ensemble des émotions ressenties par les usagers qui se côtoient,
  • et enfin, apporter des éléments de réponse aux hypothèses établies par les étudiants.

Une forte fréquentation renforce-t-elle le sentiment de sécurité ? 

Tout d’abord, l’hypothèse selon laquelle la forte fréquentation du lieu pouvait rassurer les usagers n’a pu être confirmée : les réponses aux questionnaires ont démontré que moins de 10 % des usagers considèrent l’importante fréquentation d’un lieu comme rassurante. Le contexte de la menace terroriste et celui lié à la crise sanitaire amorcent peut-être un changement sur ce point. En tout cas, du point de vue des professionnels, ils confirment que les projets prennent de plus en plus en compte ce ressenti en projetant des espaces plus grands, plus larges, capables d’accueillir du monde dans des conditions agréables.

Quid de la propreté d’un espace ? 

La théorie de la vitre brisée s’est quant à elle avérée juste sur les sites de La Défense et du Val d’Europe. En effet, l’entretien des espaces ressort dans les questionnaires comme la caractéristique la plus importante pour expliquer le sentiment de sécurité des usagers. Cette analyse a été confirmée lors des observations de terrain, les espaces mal entretenus et dégradés étaient souvent peu fréquentés et évités, notamment à la station de bus souterraine de La Défense. 

Un sentiment d’insécurité inégal en fonction du genre et de la fréquence de visite des usagers ?

L’hypothèse selon laquelle les femmes seraient davantage rassurées que les hommes par la surveillance (technique et physique) n’est pas avérée. Les résultats de l’enquête ne relèvent aucune différence de ressenti due au genre. De même, les réponses montrent que près de 70 % des femmes comme des hommes se sentent rassurés plutôt que dérangés par la surveillance des lieux.
Les résultats obtenus ont également mis en évidence la relation entre sentiment de sûreté et bonne connaissance du site. Les usagers réguliers, tels que les travailleurs, sont globalement plus à l’aise que les usagers occasionnels. Néanmoins, les habitants sont plus dérangés par les problèmes de sécurité auxquels ne sont pas confrontés les travailleurs. La codirectrice de la sécurité du site de La Défense va dans ce sens en affirmant que les habitants du site font face, notamment la nuit, à des ambiances et des activités différentes de celles de la journée (comme des regroupements en pieds d’immeuble, des rodéos-motos, etc.). C’est d’ailleurs l’établissement de Paris La Défense qui intervient alors en premier dans la gestion de ces situations. 

L'impact des caractéristiques et dispositifs sur l’appréciation des usagers

Les analyses qualitatives et quantitatives ont permis de montrer que certaines caractéristiques des espaces prévalent davantage dans l’appréciation des espaces. C’est le cas pour les sujets relatifs à la fréquentation (nombre et type de personnes), la luminosité, la présence de dispositifs techniques (caméras) et la surveillance humaine, qui semblent importantes dans le ressenti de la sûreté. 
Ce constat se retrouve également dans la lecture des blogs, les commentaires positifs concernent les lieux avec des caractéristiques récurrentes : la luminosité, la hauteur de plafond offrant notamment un sentiment de « désencombrement ». La forte fréquentation et la foule, notamment les week-ends, ont tendance à induire des sentiments de malaise plutôt que de sûreté. De plus, depuis la crise sanitaire, les heures de pointe sont davantage propices à la transmission du virus et sont déconseillées, ce qui peut impacter les ressentis à l’égard des espaces très fréquentés. De la même manière, un manque de gestion et d’entretien participe à créer une mauvaise image des lieux. 
Enfin, l’architecture d’un site peut influer les ressentis. Les avis sont relativement partagés concernant le parvis de La Défense, tantôt prisé pour ses larges espaces piétons, il est aussi peu apprécié pour son architecture qualifiée de « déshumanisée », ce que le contexte lié à la crise sanitaire a sûrement accentué.

Des dispositifs sécuritaires mal évalués par les usagers 

Enfin, les analyses statistiques des réponses des usagers ont mené à un constat assez paradoxal. En effet, la présence de dispositifs sécuritaires (caméras, contrôle d'accès) n’est pas au premier abord considérée comme primordiale (39 %) dans une ambiance urbaine rassurante et agréable (premier graphique). Pourtant, leur absence, conjuguée à l’absence d’autres caractéristiques (propreté, luminosité, fréquentation notamment) dévalue rapidement l’appréciation de l’espace. Dans les questionnaires, les sites jugés agréables et sûrs sont ceux qui sont surveillés techniquement comme humainement et qui cumulent d’autres ressources comme une bonne luminosité, la présence d’un garant des lieux (gestion et entretien), de l’animation, l’accueil de différents types d’usages, etc., un environnement qui semble ainsi maîtrisé, propice à l’accueil, sans pour autant faire l’objet d’une surveillance trop poussée.

Les dispositifs sécuritaires jouent un rôle paradoxal, leur présence n’est pas toujours considérée comme nécessaire par les usagers, cependant leur absence peut avoir des effets immédiats sur le ressentie des usagers. Un garant des lieux semble ainsi nécessaire à la bonne appréciation des espaces urbains. En outre, certaines caractéristiques sont perçues comme primordiales pour le sentiment de sécurité (l’entretien des espaces, la luminosité, la présence humaine, l’animation etc.) et si des dispositifs de sécurité y sont associés, alors ils participent à la qualité de cet espace. Cependant,  la crise sanitaire pourrait induire des changements de perception, notamment dans l’usage des lieux. Si les espaces plus densément peuplés ont souvent eu pour effet de rassurer les usagers en prévenant les risques d’agression, cette logique pourrait s’inverser. Les espaces susceptibles d’accueillir un public nombreux pourraient devenir globalement plus anxiogènes. Pour autant, les espaces isolés et vides ne perdent pas leurs images d’espaces à risques (gares routières, impasses, espaces sous dalle, etc.), surtout lorsqu’on y relève l’absence d’autres caractéristiques. 
La sécurité est une dimension à part entière qui participe à la qualité urbaine. Les ressorts du sentiment de sécurité sont complexes. Effectuée en pleine crise liée à la Covid-19, cet atelier permet également de se questionner sur l’impact des enjeux sanitaires, à la fois, dans la perception des espaces urbains mais aussi comme nouvelle dimension des politiques locales d’aménagement et de sécurité.
 

1. Epamarne : Christophe Mourani, Paris La Défense : Marie-Laure Bettoli.
2. Théorie qui se rattache à la criminologie est reprise en sociologie de la déviance, en sociologie urbaine, et même en sciences sociales, née de l’article de James Q Wilson (professeur en science politique à l’université de Californie) et de George L Kelling (professeur de criminologie à l’université de Rutgers).

Étudiants EUP : Sarah Bensafia, Lina Bouabid, Fatimaezzahra Elbachti, Théophile Folléa, Julie Gomes Vieira, Thomas Huynh.
Encadrants EUP : Florent Le Nechet et Richart Khalil
Commanditaire : L’Institut Paris Region, coordination atelier : Camille Gosselin, coordination ateliers EUP : Brigitte Guigou

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