L’Institut Paris Region publie la quatrième édition du « Baromètre des Franciliens » lancé en 2020 pour suivre les évolutions des modes de vie et des aspirations des habitants d’une grande région ouverte sur le monde mais percutée par les défis contemporains. Réalisée auprès de 3 002 résidents de l’Île-de-France, âgés de 18 à 75 ans, du 18 juin au 18 juillet 2025, cette enquête vient confirmer de grandes tendances, à l’instar d’attentes claires et fortes vis-à-vis de la puissance publique pour accompagner l’évolution des modes de déplacement, mais aussi de pratiques qui s’ancrent, comme le recours raisonné mais en voie de généralisation au télétravail. Avant de détailler les résultats thématiques, en voici quelques enseignements transversaux.
Des Franciliens entre affirmation de la sphère privée et inquiétudes de la fin du mois
Le « Baromètre » vise avant tout à mesurer les attentes et les comportements des Franciliens par rapport à de grandes thématiques de politiques publiques : environnement, mobilités, travail, logement et santé. Mais il permet aussi d’approcher les représentations et les systèmes de valeurs dans lesquels s’insèrent ces positionnements et pratiques. Sans surprise, l’état d’esprit des habitants de la région y apparaît pour le moins contrasté.
En continuité avec les éditions précédentes, l’enquête 2025 confirme que les valeurs positives et la confiance en l’avenir l’emportent chez les interrogés. Ainsi, à la question « Selon vous, qu’est-ce qui est le plus important pour avoir une vie réussie ? » arrivent toujours largement en tête les réponses « Avoir une famille heureuse » puis « Avoir du temps libre pour profiter de la vie ». Mais, dans le même temps, des positionnements moins idéalistes semblent devenir progressivement plus prégnants. Contrairement à 2023, la réponse « Vivre en conformité avec ses convictions ou avec sa foi » est évincée par l’importance d’« Avoir de l’argent ». On enregistre également une montée en puissance des inquiétudes plus individuelles et plus immédiates. Parmi les préoccupations des Franciliens, la fin du monde est bien supplantée par les fins de mois : « l’amélioration du pouvoir d’achat » est passée, entre 2021 et 2022, de la huitième à la première place des « problèmes » identifiés par les enquêtés (25 % des répondants). Dans le même temps, la lutte contre le changement climatique dégringole par rapport à 2023, citée par seulement 19 % des interrogés en 2025 (contre 27 % en 2022), à égalité avec la lutte contre la délinquance, propulsée, en quatre ans, de la sixième à la deuxième place. À noter également que la progression la plus importante concerne la préoccupation relative à « La réduction du déficit public et/ou la dette de l’État », avec +8 points depuis le « Baromètre » précédent.
Des spécificités franciliennes ?
Si notre enquête n’a pas vocation à comparer l’Île-de-France avec le reste du pays, force est de constater que ces tendances apparaissent plutôt cohérentes avec les mesures existantes à l’échelle nationale. Par exemple, les résultats de la dernière édition de l’enquête « Fractures françaises »1 établissent le même constat d’une tension entre situations établies et perception des évolutions en cours. À la question « Dans quelle mesure êtes-vous satisfait de la vie que vous menez ? » plus de la moitié des Français interrogés répondent par une note supérieure à la moyenne, et seulement 11 % se disent insatisfaits. Mais, dans le même temps, 90 % considèrent que « La France est en déclin », une opinion en hausse de 21 points par rapport à juin 2017. De même, les difficultés déclarées en matière de pouvoir d’achat, avant toute autre chose, et les inquiétudes en forte hausse quant au risque de guerre révèlent des préoccupations très concordantes dans la région capitale et dans le reste de l’Hexagone.
Pourtant la société francilienne a ses spécificités : les modes de vie et les besoins exprimés quant à l’action publique résonnent avec le contexte d’un espace densément urbanisé, économiquement dynamique, mais socialement fragmenté. Les difficultés rencontrées y apparaissent comparables à celles déclarées par l’ensemble des Français, mais selon des déterminants un peu différents. Par exemple, l’enquête « Fractures françaises » dénombre un tiers de répondants au niveau national ayant renoncé à des décisions liées à leur santé du fait de leur lieu de vie. À travers le « Baromètre des Franciliens », on lit qu’un tiers des habitants de l’Île-de-France auraient renoncé, retardé ou annulé des soins dans l’année précédente. Mais le motif principal est financier ; vient ensuite la disponibilité des praticiens, sensiblement devant l’accessibilité physique, ce qui confirme les caractéristiques propres du « désert médical » francilien documenté par l’Observatoire régional de santéÎle-de-France2.
La tendance francilienne la plus forte que l’on retient de cette édition du « Baromètre » est peut-être la perception d’une société qui se bloque. L’Île-de-France, région métropolitaine connectée au monde et caractérisée par un brassage de populations — venues en premier lieu du reste de la France pour y étudier, trouver un emploi, avant de poursuivre ailleurs leur parcours professionnel — est historiquement marquée par une mobilité résidentielle plus élevée que dans le reste du pays3. Pourtant, notre enquête mesure que si les volontés de déménager se maintiennent à un haut niveau (environ un tiers des répondants), la concrétisation ne concerne qu’une minorité toujours plus faible (6 %). De même, si un Francilien interrogé sur trois ambitionne de changer d’emploi, à peine plus de 10 % envisagent réellement les moyens de cette mobilité.
Les Franciliens : diversité et convergences
Pour autant, est-il pertinent de parler de tendances franciliennes ? Malgré un périmètre régional peu étendu, les territoires et les modes de vie y sont très divers, allant de l’extrême densité parisienne aux espaces périurbains et ruraux, en passant par les villes de l’agglomération et de son pourtour. Les sujets de mobilité et d’environnement apparaissent tout indiqués pour caractériser les fractures internes à l’Île-de-France. Ainsi, les habitants de la grande couronne souhaitent à 46 % une amélioration de la fluidité de la circulation routière, contre 36 % des Parisiens. Mais ces derniers sont 34 % à prioriser la réduction de la circulation automobile, à l’inverse de 24 % des Franciliens qui résident à distance du centre de la région. Alors que la moitié des jeunes Franciliens âgés de 18-24 ans plébiscitent les véhicules les moins polluants, les seniors affichent une tout autre priorité : seuls 24 % des 65 ans et plus partagent cette opinion, révélant un certain fossé générationnel.
Il faut cependant noter que, si les différences territoriales et générationnelles se traduisent dans les résultats de l’enquête, le critère social en revanche n’apparaît pas toujours déterminant. Les priorités identifiées sur ces mêmes questions arrivent dans le même ordre pour les répondants appartenant aux professions et catégories socioprofessionnelles « supérieures » ou non. Surtout, une vision dynamique dans le temps révèle des tendances à l’œuvre plutôt comparables partout en Île-de-France. Par exemple, entre 2022, 2023 et 2025, les répondants de banlieue et de grande couronne donnent une priorité en hausse sensible aux actions favorisant la marche et la limitation de la vitesse maximale autorisée à 30 km/h en ville. Ces deux objectifs, liés au cadre de vie local, recueillent également une adhésion croissante chez la majorité des groupes d’âge, notamment parmi les interrogés les plus âgés.